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Les Acadiens 3La maison
Depuis ce premier relevé les archéologues du Musée voulaient retourner car ils étaient convaincus qu'une étude plus approfondie leur apprendrait beaucoup au sujet de la vie des Acadiens. On la connaissait si peu. Comment étaient construites leurs maisons? Comment se passait leur vie de tous les jours? Certains documents de l'époque nous en donnaient de vagues descriptions, mais ils ne répondaient pas clairement aux questions qu'on pouvait se poser. La fouille de 1983 nous a beaucoup appris. Il faut se rappeler que l'archéologue trouve très rarement un édifice intact avec tout son contenu, et à Belleisle il n'y avait que des restes. L'archéologue ressemble à un détective: d'après les indices qu'il trouve, il doit essayer de reconstruire aussi exactement que possible ce qui s'est passé à un certain endroit, à un certain moment. Quels étaient les indices à Belleisle et qu'ont-ils révélé aux archéologues? L'indice le plus important était la fondation d'une maison, construite en pierres des champs, large de deux rangées et haute de trois ou quatre pierres. A l'extérieur la fondation mesurait 11,5 m sur 7,5 m. Cette maison à chambre unique était plus grande qu'on ne l'aurait pensé d'après les documents de l'époque. Cette fondation solide suggère l'existence de grosses poutres pour la charpente de la maison. Bien qu'on ne puisse pas le prouver avec certitude, tout indique que les murs étaient en bois. La quantité de briques et de pierres n'aurait pas suffi à la construction de murs entièrement en pierre. Par contre, il y avait un bon nombre de clous, ce qui indique qu'une grande partie de la construction.était en bois. Un autre indice que les murs étaient en bois se trouvait dans les morceaux de torchis, un mélange de glaise et de foin des marais utilisé comme mortier. L'une surface de ce torchis était enduite de badigeon, une pâte à base de chaux. Sur l'autre surface les archéologues ont pu discerner le fil du bois auquel on avait allié le torchis.
Parmi les matériaux de construction on a également trouvé des vestiges de foin coupé et lié en bottes. On croit que ce matériel si abondant dans la région a servi de toiture. Il y avait aussi des fragments de verre à vitre et quelques charnières en fer ainsi qu'une serrure intacte en très bon état. Le détail architectural le plus intéressant découvert à Belleisle fut la fondation circulaire d'un complexe de four et d'âtre unique en Amérique du Nord. La fondation et le mur extérieur du four étaient en pierre des champs semblables à celles de la fondation de la maison. La porte du four se trouvait tout probablement à l'intérieur de la maison, au fond de l'âtre. L'âtre aurait été revêtu de briques grossières de fabrication locale. Devant l'âtre il y avait une pièce d'ardoise bleue mesurant 30 cm carrés et épaisse de 5 cm ainsi que d'autres morceaux plus petits du même matériel. On a donc conclu que le seuil, au moins, de l'âtre aurait été recouvert d'ardoise bleue. Tous ces indices ont donné aux archéologues une idée précise de l'apparence de la maison. Ce qui importe pour nous c'est qu'ils ont pu décrire la maison si bien que l'artiste au Musée a réussi à peindre les tableaux qui illustrent ce feuillet. Mais on voulait découvrir plus que l'apparence des maisons acadiennes: on voulait aussi savoir comment les Acadiens y vivaient. Les musées nous apprennent beaucoup de la vie des gens parce qu'ils nous font voir les objets qu'ils utilisaient tous les jours. Réfléchissez un peu au sac en plastique, au Kleenex, à l'ordinateur, à la boîte de Big Mac, au centre commercial, à la couche jetable...qu'est-ce que ces objets nous révèlent de la vie moderne? Nous voulions savoir si les objets trouvés à Belleisle nous diraient autant sur la vie des Acadiens d'avant la Déportation. N'oubliez pas que d'habitude l'archéologue ne trouve que des fragments: un bol en terre cuite tout entier, par exemple, ou un couteau en bon état serait une heureuse trouvaille. D'ailleurs il ne déterre presque jamais d'objets faits de matières organiques, comme le bois. L'archéologue est un détective patient toujours à la recherche du moindre indice.
En ce qui concerne les vêtements, les étoffes et les cuirs étaient évidemment disparus.
Cependant les archéologues ont trouvé des boucles, des boutons, des agrafes, des épingles, des
aiguilles, des alênes, une partie d'un peson de fuseau et les restes de cinq ciseaux.
Ils ont déterré sept pièces de monnaie, dont la plus ancienne date des années 1670, et trois couteaux pliants (les ancêtres de nos couteaux à poche), ainsi qu'un crucifix en laiton et une très belle petite colombe en verre que faisait probablement partie d'un chapelet. Un grand nombre de pipes en terre cuite ont été déterrées, et deux petits instruments de musique appelés guimbardes ou bombardes. Et enfin les archéologues ont trouvé une balle de mousquet, 86 pierres à fusil, les restes de trois mousquets à canon lisse, une lime simple, deux grosses limes (riffloirs), six hameçons et une fourche à foin. Les Acadiens auraient fabriqué eux-mêmes certains de ces objets, mais la majorité de ceux-ci avaient été importés de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Hollande et de la Nouvelle-Angleterre. Il y a donc lieu de reconsidérer l'idée que les Acadiens du 17e siècle se trouvaient totalement isolés du monde. Les archéologues ont déterré une autre classe d'objets fort intéressante. Il s'agit d'os d'animaux qui ont été analysés au Centre d'identification zooarchéologique des Musées nationaux, à Ottawa. Il faut remarquer que, malgré la présence de quelques os d'animaux sauvages (l'ours noir, le renard, le lièvre d'Amérique, le canard pilet, le canard chipeau et la tourte), presque 96% des os étaient d'animaux domestiques comme la vache, le cochon, le mouton et la poule. Cette analyse nous a révélé un autre détail intéressant. La plupart des os d'animaux domestiques venaient des coupes de viande de deuxième et de troisième qualité. Ce fait suggère que les habitants de cette maison avaient réservé les morceaux de choix pour la vente ou le troc d'objets dont ils avaient besoin. Les objets déterrés à Belleisle nous ont permis de préciser notre idée de la vie des Acadiens à cette époque. Ces détails se trouvent fort bien illustrés dans les tableaux d'Azor Vienneau qui accompagnent ce texte ainsi que dans la série de films intitulée Premières terres acadiennes. Nous avons beaucoup appris. Mais les archéologues s'empressent de nous rappeler que la ferme à Belleisle n'est qu'une seule maison parmi tant d'autres d'avant la Déportation. Autrement dit, il ne faudrait pas appliquer cet exemple unique à l'Acadie en général. Le travail vient de commencer...
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