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Robie Tufts a été un grand observateur d'oiseaux. Son livre, Birds of Nova Scotia, est la base même sur laquelle nous avons édifié notre site Web. Il écrivait sur les oiseaux avec une tendresse infinie, étudiant et notant avec amour leurs particularités. Mais Robie Tufts, ami des oiseaux, professeur et naturaliste, se voyait rarement dans la nature sans son fusil.
Il peut sembler paradoxal qu'une personne qui avait tant de respect pour la nature se promène dans les bois un fusil à l'épaule. Mais à l'époque de Tufts, le fusil était le principal outil de l'ornithologue, comme peut l'être de nos jours le zoom d'un appareil photo. Le principe scientifique qui dominait est que la seule preuve véritable de la présence d'un oiseau à un endroit en est son corps. Comme le résumait le regretté Cyril Coldwell : « Si on fait mouche, on fait l'histoire. Si on rate, on plonge dans le mystère. » La plupart des musées doivent leurs premières collections à la pratique de « la vieille école » qui consistait à tuer les oiseaux pour établir leur existence. Le musée d'histoire naturelle de la Nouvelle-Écosse ne fait pas exception. Les étiquettes jaunies, écrites à la main, qui font penser à une épitaphe, permettent d'identifier facilement ses premiers spécimens :
Mais une autre bizarrerie apparaît lorsqu'on examine les collections ornithologiques du musée. Un nombre disproportionné de vieux spécimens sont très inhabituels, soit des oiseaux qu'on ne s'attend pas vraiment à trouver dans les Maritimes, dont un Flamand rose. « Les musées ont tendance à ne pas s'intéresser aux choses ordinaires. L'exceptionnel pique davantage la curiosité, au dire de Calum Ewing, archiviste au NSMNH. Pour ce qui est de l'éthique de conservation du passé, les musées tenaient avant tout à réunir des objets importants quel que soit le moyen utilisé. » Cette éthique de conservation justifiait même que l'on tue des oiseaux dont la population était menacée. « À mesure qu'une espèce se faisait rare, on se dépêchait d'en obtenir des spécimens avant sa disparition complète », ajoute Ewing.
La triste histoire de la Tourte, aujourd'hui disparue, illustre bien ce propos. « Lorsque les tourtes obscurcissaient le ciel à leur passage tant elles étaient nombreuses, les musées ne s'en préoccupaient guère. Mais quand il est devenu évident que l'espèce était en voie de disparition, ils se sont empressés d'en réunir des spécimens pour en établir le caractère historique. » Dans la première moitié du siècle, le Musée mettait un fusil dans la trousse des naturalistes de terrain. Comme l'explique Ewing, sur le terrain, on avait l'habitude de tirer sur tout ce qui semblait inhabituel. La prise de conscience écologique des années 1960 a modifié la façon dont les musées prélèvent des animaux. « On a assisté à un changement de mentalité dans la société en général, qui a aussi gagné le milieu des musées. Dès lors, on s'est davantage préoccupé de la protection et de la conservation des espèces, expose Ewing. De nos jours, on presse sur le déclic d'un appareil photo plutôt que sur la détente d'un fusil. » Le changement de mentalité a été mis en évidence récemment à Halifax, lorsqu'une Pie-grièche brune a été observée près d'un quai du bassin de Bedford. C'était la première fois que l'on signalait cette espèce asiatique au Canada et la rumeur de son arrivée s'est rapidement répandue. Des ornithologues de toutes les régions d'Amérique du Nord sont venus dans l'espoir de l'apercevoir. « Ces réactions contrastent avec ce qui se serait passé autrefois. Dans les années 1930, ce spécimen particulier aurait été abattu et ajouté à une collection de musée, explique Ewing. Aujourd'hui, les relevés des ornithologues d'expérience, et les nombreuses photos qui ont sûrement été prises, suffisent pour qu'on ose affirmer qu'en 1997, une Pie-grièche brune a été signalée en Nouvelle-Écosse. » Ce changement spectaculaire dans l'éthique de conservation est sans doute d'ailleurs l'explication principale du redressement démographique de nombreuses espèces. Nous pouvons en être fiers. Il ne faudrait pas, toutefois, tomber dans l'excès contraire. Au début des années 1980, le Musée s'est rendu tristement célèbre à cause d'une grenouille inhabituelle. Comme elle présentait une couleur bleu rarissime, on l'a mise au formol pour plus ample examen. Lorsque les médias et, partant, le public ont eu vent de l'affaire, le Musée est devenu un sujet d'opprobe. « Nous recevions des menaces de mort, de dire Ewing. Les manifestants devant le musée brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : " Sauvez la grenouille ". Cela montre combien l'éthique de conservation avait évolué. » Mentionnez la « grenouille bleue » devant quelqu'un qui travaillait au musée à l'époque... Vous le verrez hausser les épaules ou, du moins, prendre un air grave. Ce fut un moment difficile pour une institution dont le mandat est d'étayer l'histoire naturelle de la province par des collections de minéraux, de végétaux et d'animaux, du plus commun au plus rare et au plus inhabituel.
S'il est donc important que les musées maintiennent des collections qui reflètent le monde naturel, la plupart des musées modernes ont commencé à renoncer aux méthodes « actives » de collecte pour privilégier davantage ce que Ewing appelle les méthodes « passives ». « Nous nous contentons maintenant de spécimens tués sur la route ou morts des suites d'un autre accident. C'est de cette façon que nous tenons le registre des oiseaux en migration dans la province, précise-t-il. Bien souvent, les oiseaux qui aboutissent ici se sont égarés dans une tempête et ont été trouvés morts sur une plage. À l'occasion, des oiseaux se prennent dans un filet de pêche et les pêcheurs nous les apportent parce qu'ils ne peuvent les identifier. » Il y a au laboratoire deux congélateurs remplis d'oiseaux qui attendent d'être intégrés aux collections des oiseaux de toutes tailles, du colibri à l'épervier, tous morts par accident. S'il faut malgré tout représenter les espèces rares et menacées d'extinction dans les collections, on fait désormais davantage confiance aux photographies et aux observations des ornithologues d'expérience. Certes, le musée y perd un peu en liberté et en souplesse, mais est-ce là un tribut trop lourd à payer au nom de la conservation ? |