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Il fut un temps, pas si éloigné, où les chapeaux étaient un élément indispensable de la tenue vestimentaire. Du bibi le plus simple aux panaches les plus ridicules, des chapeaux de toutes sortes ont couvert le chef de toutes les populations du monde depuis des temps immémoriaux. La beauté naturelle et la durabilité des plumes d’oiseaux en ont fait l’ornement idéal de la plupart des styles de chapeaux. Complément du fedora ou des chapeaux shakespeariens extravagants, les plumes ont toujours été en demande chez les chapeliers du monde.
Malgré cette possibilité de créer un plumage pittoresque à partir des oiseaux de basse-cour, un certain prestige était associé au port de vraies plumes d’aigrette, de balbuzard et de héron. Ces plumes obtenaient bon prix chez les « plumassiers », soit les marchands qui préparaient les garnitures de plumes pour l'industrie de la mode. Certains marchands ne reculaient devant rien pour obtenir les meilleures plumes du plus bel oiseau. Les hérons et les aigrettes ont été les premiers à souffrir de la convoitise des chasseurs de plumes. Leur livrée est particulièrement attrayante pendant la saison des amours, alors que les oisillons sont abondants et impuissants dans leurs nids. Les ravages étaient donc de deux ordres. Des milliers de jeunes oiseaux mouraient de faim tandis que leurs parents gisaient déplumés à côté d’eux. Des colonies entières ont ainsi été détruites en peu de temps, menant à la quasi-extinction de certaines espèces (Weed et Dearborn, 1903).
Voici quelques termes tirés d’un guide historique de modistes intitulé From the Neck up, par Denise Dreher. Ils nous donnent une bonne idée de la façon absurde avec laquelle on utilisait les oiseaux pour confectionner des coiffures : TÊTE DE HIBOU. La tête d’un hibou, avec ou sans les ailes, servait souvent de garniture sur un chapeau. Elle était teinte de diverses couleurs, dont le brun, le beige, le blanc et le rose. POITRINE DE PLUMES. Petites plumes disposées par collage sur un fond quelconque de façon à imiter la poitrine d’un oiseau. Ces poitrines servaient à la fabrication de chapeaux entièrement faits de plumes ou de garnitures. MERLE. Oiseau européen célèbre pour son beau plumage vert iridescent, lustré et chatoyant. Après traitement, on pouvait l’utiliser entier ou comme garniture. AILES. Les ailes d’oiseaux, véritables ou fabriquées (par collage ou couture de plumes sur un fond), ont été une garniture très à la mode. La plupart étaient faites de plumes de poulet ou d’hirondelle.
La cruauté de cette mode n’est pas passée complètement inaperçue chez quelques personnes très influentes. En 1906, la reine Alexandra a annoncé qu’elle ne porterait plus de plumes d’oiseaux sur son chapeau et, lui emboîtant le pas en 1911, la reine Mary s’est débarrassée de tous ses chapeaux à plumes avant de faire un voyage aux Indes (Wilson & Taylor, 1989). En 1915, l’importation de plumes autres que d’autruches et d’oiseaux de basse-cour a été interdite au Canada. Le problème n’a pas disparu pour autant. Un entomologiste d’Ottawa, C. Gordon Hewitt, exaspéré par le manque de goût d’un chapeau observé fait part de son indignation dans une publication de la Commission de conservation du Canada de 1916, Conservation of Fish, Birds and Game :
Manifestement, la loi ne suffisait pas à enrayer le commerce des plumes d’oiseaux utilisées dans la confection de mode. C’est la demande elle-même qu’il fallait arrêter, les femmes cessant tout simplement de porter des chapeaux à plumes. Aussi absurde que cela puisse paraître, c’est une nouvelle coiffure de mode qui allait au bout du compte sauver les oiseaux. En 1913, Irene Castle a lancé la mode des cheveux coupés au carré et d’autres coiffures à cheveux courts, qui ne convenaient plus aux grands chapeaux extravagants. Les chapeaux mous ou rabattus, en forme de cloche, ont dès lors pris la relève et la plupart des chasseurs de plumes se sont trouvés contraints d’abandonner leur commerce (Carter, 1977). Heureusement pour tous les animaux, les modes d’aujourd’hui semblent plus soucieuses des questions de conservation. Les produits chimiques et les teintures permettent facilement de rivaliser avec la beauté de la nature, que ce soit par des imitations de fourrures et de plumes, ou par la teinture commerciale de plumes d’autruche et de poule d’élevage produites pour contrefaire les fameuses plumes d’autrefois. Depuis l’époque extravagante du tournant du siècle, de nombreux oiseaux menacés d’extinction tels que la Grande Aigrette et l’Aigrette neigeuse, le Grand Héron et le Grèbe à bec bigarré se sont rétablis. Ce n’est donc pas par hasard si, enfin, les oiseaux utilisent leurs plumes selon les lois de la nature ! |